Ils brillent, ils glissent, ils résistent. Le poisson est l’un des sujets les plus anciens et les plus exigeants de la peinture, un défi pour la main, une énigme pour l’œil.
Un sujet vieux comme la peinture
Avant même que la nature morte existe comme genre à part entière, le poisson était déjà là. On le trouve dans les mosaïques romaines de Pompéi, posé sur des plateaux de marbre avec une précision presque scientifique. On le retrouve dans les fresques égyptiennes, symbole d’abondance et de vie. Il traverse ainsi les siècles sans se faire remarquer ; jusqu’au jour où la peinture européenne décide d’en faire un sujet à part entière.
Au XVIe siècle, les marchés aux poissons flamands et hollandais deviennent des prétextes à une peinture débordante. Joachim Beuckelaer, Pieter Aertsen; ces artistes peignent des étals entiers, des corps luisants empilés les uns sur les autres, des couleurs froides et argentées que l’œil ne sait plus quitter. Le poisson y est presque excessif, presque brutal dans sa présence.
Puis le genre se resserre. La nature morte hollandaise du XVIIe siècle épure, sélectionne, compose avec rigueur. Un ou deux poissons sur une ardoise grise, une carpe posée sur un linge blanc, et soudain, toute la lumière du tableau se concentre là.
Le défi technique du poisson
Peindre un poisson est une épreuve. Peu de sujets résistent autant à la brosse.
Sa peau est un paradoxe visuel : mate et brillante à la fois, argentée sous un angle, bleue sous un autre, verte si la lumière change. Les écailles reflètent l’environnement entier, le ciel, la nappe, la main du peintre lui-même. Elles bougent avec la lumière, elles vibrent, elles trompent l’œil à chaque instant.
Chardin le savait mieux que quiconque. Ses raies, ses carpes, ses harengs sont parmi les plus beaux morceaux de peinture du XVIIIe siècle , non pas parce qu’ils sont réalistes, mais parce qu’ils captent quelque chose d’essentiel dans la matière même du poisson : sa fragilité, son éclat éphémère, sa façon de tenir la lumière le temps d’un tableau.
La Raie de Chardin, conservée au Louvre, reste l’une des œuvres les plus troublantes de l’histoire de la peinture. Ce n’est plus seulement un poisson, c’est une présence presque humaine, une chair exposée qui fait frissonner.
Les rayures comme langage pictural
Ce qui m’a toujours attiré dans le maquereau, c’est avant tout ses rayures.
Il y a dans ce motif répété; bleu, vert, noir, argent, quelque chose d’hypnotique et de presque graphique. Les rayures du maquereau dialoguent naturellement avec celles d’une nappe, avec les lignes d’une composition, avec le regard du spectateur qui cherche à suivre ces bandes de couleur sans jamais tout à fait y parvenir.
C’est précisément ce dialogue que j’explore dans mes natures mortes aux poissons. Non pas la représentation fidèle d’un animal, mais la conversation entre ses motifs naturels et les motifs que je construis autour de lui. La nappe rayée n’est pas un simple accessoire, elle répond au poisson, elle lui fait écho, elle crée une tension visuelle que j’aime provoquer.
Du symbolisme à la présence pure
Pendant des siècles, le poisson a été chargé de symboles. Dans l’art chrétien, il représente le Christ, la foi, l’eucharistie. Dans la peinture flamande des vanités, il rappelle la nature périssable des choses; sa chair qui se dégrade, son odeur qui s’impose, son éclat qui disparaît.
Cette dimension symbolique m’intéresse pourtant moins que sa présence physique. Ce qui me retient devant un poisson, ce n’est pas ce qu’il signifie, c’est ce qu’il est : un corps froid et luisant, une surface changeante, un objet qui capte la lumière d’une façon que rien d’autre ne peut imiter.
Zurbarán l’avait compris à sa manière. Ses natures mortes aux poissons ont une gravité presque religieuse; non pas parce qu’elles sont symboliques, mais parce qu’elles regardent les choses avec une intensité totale, sans distance, sans ironie.
Le poisson dans la peinture contemporaine
Le XXe siècle a quelque peu délaissé le poisson. L’abstraction, puis le pop art, puis la figuration narrative; le poisson n’est plus vraiment à la mode. On lui préfère des sujets plus urbains, plus conceptuels, plus détachés du monde naturel.
Quelques artistes résistent néanmoins. Lucian Freud peint des flétans entiers à même le sol de son atelier, des corps énormes, presque obscènes dans leur présence, qui écrasent l’espace du tableau. Ce ne sont plus des natures mortes : ce sont des portraits de chair.
D’autres, comme le peintre américain William Bailey, reviennent à une figuration plus sereine, des compositions épurées où le sujet existe pour lui-même, sans anecdote, sans récit. C’est dans cette lignée que je me reconnais davantage. Non pas le poisson comme symbole, non pas le poisson comme provocation, mais le poisson comme motif pictural pur; un prétexte à explorer la lumière, la matière, les rapports de couleurs.
Mes poissons à moi
Dans mon atelier, les maquereaux reviennent régulièrement. Leur forme allongée, leurs rayures, leur façon de prendre la lumière; tout cela m’offre un terrain d’exploration inépuisable.
Ce qui m’intéresse avant tout, c’est de les sortir de tout contexte anecdotique. Pas de cuisine, pas de marché, pas de récit. Juste deux poissons sur un plat, une nappe rayée, une lumière froide qui accroche les écailles. La composition la plus simple possible, pour que rien ne vienne distraire l’œil de ce qui se passe vraiment entre la matière et la lumière.
Peindre un poisson, c’est finalement accepter qu’il ne se laissera jamais tout à fait saisir. Il glisse, il change, il échappe. C’est précisément pour cela qu’on y revient, encore et encore.
Joseph Rethlin©
