Quand l’ordinaire devient peinture: Les objets du quotidien

« Ce qui nous entoure sans qu’on le voie vraiment. Ce qui attend, posé là, patient et silencieux. Les objets du quotidien sont peut-être les sujets les plus honnêtes qui soient et les plus difficiles à peindre. »


La tentation du banal

Dans l’atelier : une nappe rayée, une assiette blanche, un couteau posé à plat. Des objets que l’on croise chaque jour sans s’arrêter, rien d’exceptionnel; et c’est précisément pour cela qu’ils m’intéressent.

Peindre le banal est un choix. Presque un acte de résistance dans un monde qui cherche sans cesse le spectaculaire. L’assiette ordinaire, le tissu froissé, le sac en papier kraft portent quelque chose que la grandeur n’atteint pas toujours : la vérité du quotidien.

C’est cette vérité-là que je cherche à saisir.

Une longue histoire d’objets

Les objets du quotidien habitent la peinture depuis des siècles. Avant même que la nature morte existe comme genre autonome, ils glissaient discrètement dans les tableaux, sur une table derrière un portrait, au pied d’une Vierge à l’Enfant.

Puis ils ont pris toute la place.

Au XVIIe siècle flamand, les peintures de scènes culinaires regorgent de pots en terre cuite, coupes en étain, nappes de lin froissées. Ces artistes regardaient les choses avec une attention presque obstinée; ils savaient que dans la texture d’un pain ou le reflet d’un verre, il y avait matière à peinture et matière à pensée.

Chardin porta cette attention à son sommet. Ses pots de grès, ses brocs de cuivre, ses tourteaux de fromages respirent, vibrent, existent pleinement. Il ne peignait pas des objets, il peignait leur présence.

Plus tard, Morandi réduisit encore l’inventaire. Quelques bouteilles, quelques pots, toujours les mêmes, disposés et redisposés dans son atelier Bolonais pendant des décennies. Le quotidien réduit à l’essentiel. Le silence fait matière.

Ce que les objets portent

Un objet du quotidien n’est jamais neutre. Il porte une mémoire, un usage, un geste répété.

La nappe rayée évoque la table mise, le repas partagé. L’assiette blanche rappelle l’attente. Le couteau posé à plat suggère le geste qui vient de s’achever; ou celui qui va commencer. Ce sont ces traces invisibles qui m’intéressent : non pas l’anecdote, non pas le récit, mais la présence discrète d’une vie humaine dans les choses qui l’entourent.

Quand je dispose un objet dans une composition, je ne cherche pas à raconter une histoire. Je cherche simplement à laisser exister cette présence, lui donner de l’espace, de la lumière, du silence.

L’objet comme capteur de lumière

Le poisson avec ses reflets nacrés, le citron avec son jaune électrique, la nappe avec ses plis qui dessinent des ombres douces; chacun reçoit et transforme la lumière à sa manière. C’est ce dialogue entre matière et lumière que je peins, bien plus que l’objet lui-même.

Un sac en papier kraft posé sur une surface claire devient, sous le bon éclairage, un exercice fascinant de tons chauds et froids. Une assiette blanche n’est jamais vraiment blanche, elle est grise, bleue, ocre, selon ce qui l’entoure. Ces sujets apparemment simples ne se laissent pas peindre facilement. Ils demandent du temps, de l’observation, une attention soutenue à ce qui se passe réellement sous la lumière.

Warhol, Thiebaud et la revanche du banal

Le XXe siècle a opéré un retournement fascinant. Ce que la peinture classique reléguait en marge, les objets ordinaires, les produits manufacturés, la nourriture quotidienne est devenu le sujet principal.

Warhol a érigé la boîte de soupe en icône. Thiebaud, lui, a peint des gâteaux et des comptoirs de snack-bar avec la même sérénité que Chardin peignait ses pots de faïence. Non pas pour glorifier le banal, mais pour le regarder enfin pour ce qu’il est : un miroir de notre époque, de nos habitudes, de notre rapport aux choses.

Cette leçon m’accompagne. Non pour peindre des boîtes de conserve, mais pour garder ce regard sans hiérarchie sur les objets. Une poire vaut un paravent. Un sac en papier vaut un bouquet de tulipes. Ce qui compte, toujours, c’est l’attention qu’on leur porte.

Mes objets à moi

Dans mon atelier, l’inventaire est modeste et fidèle. Les poissons reviennent, les citrons reviennent, les nappes et les assiettes reviennent, non pas pour leur beauté décorative, mais parce qu’ils me parlent, parce qu’ils résistent, parce qu’ils continuent de me surprendre.

Peindre des objets du quotidien, c’est finalement apprendre à voir ce qu’on a cessé de regarder. Redonner à ce qui est familier la dignité de l’attention.

Dans le silence de l’atelier, un poisson posé sur une nappe rayée peut contenir autant que le monde entier. Il suffit de prendre le temps de le regarder.

Joseph Rethlin©

quand l’ordinaire devient peinture;  sac kraft et citrons